«Mon scoop» (journal Metro) et la question du droit d’auteur

Le journal Metro a lancé aujourd’hui l’outil «Mon scoop», qui consiste en un moyen pour son lectorat de lui envoyer des photos des événements d’actualité. À la différence de ses concurrents TVA et Radio-Canada, Metro offre un montant d’argent sous certaines conditions.

Mais à quel point peut-on espérer en tirer un revenu, et que risque-t-on en terme de perte de droits d’auteur? Suite à une lecture des conditions d’utilisation et de publication et à une discussion sur Twitter avec M. Christian Duperron, directeur de l’information chez Metro, je vais démystifier pour vous toute la question des droits d’auteur et droits moraux autour du service «Mon scoop».

Parlons rémunération

C’est une rareté dans le genre: Metro offre aux collaborateurs du public de payer pour les photos, mais sous certaines conditions. Seules les photos utilisées dans l’édition papier de Metro seront payées. Le montant sera de 10$, 20$ ou 50$, selon la qualité de la photo et la grosseur dans le journal. En attendant, elles sont stockées dans un album photos en ligne et elles ne rapportent pas un sou à leur auteur.

J’ai demandé à M. Duperron si une rémunération aura lieu dans le cas d’une photo utilisée dans un article de presse seulement publié en ligne. Il m’a répondu qu’aucune utilisation de ce type n’est prévue. Ceci dit, les conditions d’utilisation laissent la porte grande ouverte au contraire. Il m’a répondu par la négative. Correction 1

Il est important de noter que Metro ne paye qu’une seule fois chaque photo. Après quoi l’entreprise la réutilise comme bon lui semble. Cela signifie aussi que Metro peut offrir 10$ à l’auteur d’une photo pour une première utilisation, pour ensuite la réutiliser gratuitement dans un format qui aurait normalement valu 50$.

Les droits d’auteur

Les conditions d’utilisation de l’outil «Mon scoop» n’exigent pas de l’auteur d’une photo qu’il cède la totalité des droits à Metro. En soumettant une photo, l’auteur accorde à l’entreprise le droit d’utilisation de la photo et de son nom, et ce, pour tout type de support appartenant aux Publications métropolitaines, l’éditeur de Metro (j’ignore s’il édite d’autres journaux). Ce droit n’est assorti d’aucune durée déterminée ni indéterminée. Mais la propriété des oeuvres demeure celle du photographe.

Metro n’exige aucun droit de redistribution ni de sous-licenciement des photos envoyées, ce qui est une TRÈS bonne chose. Le journal ne peut se mettre à les revendre à gauche et à droite.

Metro exige que l’auteur lui cède ses droits moraux sur la photographie. Qu’est-ce que le droit moral? Il s’agit d’un droit permettant à l’auteur d’exiger la citation de son nom aux côtés de son oeuvre et d’exiger l’intégrité de l’oeuvre. On ne peut céder ce droit, mais on peut y renoncer. Donc, en y renonçant face à Metro, celle-ci pourra réutiliser les photos sans en citer l’auteur et pourra les recadrer et les retoucher à sa guise. Fait à noter, Metro exige qu’on lui CÈDE les droits moraux, et non qu’on y renonce. Voici une faille qui pourrait permettre de faire invalider cette clause.

Ce contrat est écrit dans une page à part. Il ne semble pas être à accepter au moment de l’envoi, j’ignore donc à quel point il est béton. Je préfère laisser les avocats répondre à ça.

Donc c’est bien ou pas?

En terme de droits d’auteur, il y a de bien pires exemples que «Mon scoop». Mais les conditions d’utilisation semblent mal écrites, il n’y a même pas de clause disant qu’elles peuvent changer sans pré-avis. Donc avant de me prononcer définitivement, vaut mieux attendre, car mon petit doigt me dit qu’un avocat va repasser dessus bientôt.

En terme monétaire, là il n’y a pas photo, c’est peu payé. Pas de quoi faire fortune. Mais, au moins, l’auteur garde ses droits donc il peut la revendre de son côté à d’autres publications plus généreuses. Le fait que la photo soit prisonnière de la banque d’image d’un autre journal peut toutefois forcer la baisse de son prix de vente.

Peut-être que Metro vient d’amorcer un mouvement qui inverserait la tendance du mauvais paiement pour les photographes, un peu comme Google avait fait dans le domaine du courriel en lançant Gmail? Ça serait bien… enfin, on peut rêver.

Mais au-delà de tout ça, je m’inquiète de l’impact de ce genre de service sur le niveau de vie des photographes de presse. Déjà que certains empires de presse jouent la convergence pour réduire les emplois de photographes et de journalistes au minimum, si en plus on généralise cette utilisation de photos du public, au final ce sont les photographes qui perdront encore plus d’emplois.

Et leurs familles qui en paieront directement le prix.

Sur la page suivante, vous trouverez un verbatim de ma conversation avec un représentant de Metro via Twitter.

Corrections à ce texte

  1. Dans un courriel qu’il m’a envoyé quelques jours après la publication du texte, M. Duperron s’est ravisé et a corrigé cette information.

3 réflexions au sujet de « «Mon scoop» (journal Metro) et la question du droit d’auteur »

  1. Bonjour M. Daoust,

    Je suis directeur de l’information chez Métro et responsable du site web journalmetro.com, c’est d’ailleurs moi qui a répondu à vos questions sur Twitter. J’ai donc lu avec intérêt votre billet.

    Je constate d’abord que si vous soulevez certaines questions, vous relevez également plusieurs points positifs. J’en suis bien heureux! Il s’agit d’une nouvelle expérience, nous nous adapterons. Des commentaires constructifs comme les vôtres sont les bienvenus et seront assurément pris en considération.

    Voici donc quelques précisions que j’aimerais apporter.

    D’entrée de jeu, vous posez la question suivante: à quel point peut-on en tirer un revenu? Eh bien, de toute évidence, il est impossible d’espérer tirer un revenu fixe de cette initiative. Là n’est pas le but de l’exercice, tout simplement. Nous nous adressons aux lecteurs pour qui ce sera une expérience particulière de voir leurs photos publiées, non pas aux photographes professionnels.

    Vous soulignez que l’entreprise pourra réutiliser la photo comme bon lui semle. C’est vrai. Mais il importe encore une fois de tenir compte du fait que Mon scoop s’adresse principalement aux lecteurs qui prendront des clichés spontanés dans leur quotidien. On parle ici de manifestations, d’accidents, de météo, de faits divers… En pratique, la durée de vie de ces images, vous en conviendrez, est bien limitée.

    On peut également lire: «Ce contrat est écrit dans une page à part. Il ne semble pas être à accepter au moment de l’envoi». En fait, lors de l’utilisation du formulaire web, les conditions doivent être acceptées avant l’envoi. Elles doivent aussi l’être dans notre application iPhone. Et lorsqu’un lecteur utilise l’adresse monscoop@journalmetro.com, il reçoit un courriel automatisé l’invitant à consulter les conditions sur le web.

    Enfin, vous vous inquiétez de l’impact sur le niveau de vie des photographes de presse. C’est une question légitime dans son sens large, tout comme on peut s’inquiéter de l’impact du journalisme citoyen sur le métier de journaliste. Tout ce que je peux confirmer, ici, est que cela n’affecte pas la situation chez Métro.

    En terminant, je dois dire que je serais curieux de lire votre analyse (et peut-être un comparatif?) des autres initiatives du genre, comme Mon topo de TVA et Témoin de Radio-Canada, que vous mentionnez.

    Au plaisir de vous lire,

    Christian Duperron
    Journal Métro

    1. Merci pour votre réponse, M. Duperron! Les précisions que vous apportez sont très appréciées.

      En effet, je me suis limité mardi à l’analyse de «Mon scoop», puisque c’est lui qui faisait la manchette. Ceci dit, je compte bien regarder du coté de ses compatriotes radio-canadien et quebecorien.

  2. Excellent article M. Daoust.

    Comme M. Duperron le dit, vous avez considéré les nombreux points à considerer de part et d’autre. C’est tout à votre honneur et cela nous permet de faire notre propre idée, en plus d’avoir une lecture agréablement neutre.

    Je ne m’étalerai pas de toutes mes réserves. D’autant plus que ma pratique n’est pas tant « de Presse », mais davantage corpo, arts, illustration et édition. Mais je sais très bien de quoi on parle.

    J’ai envie surtout de compléter votre conclusion en ajoutant que, malgré que l’art est présent en chacun de nous et que, pour ma part, je remarque nombre d’adeptes « qui ont l’oeil »… Si on sort cette initiative de son, semble-t-il objectif principal, le goût populaire pour la photo n’en sera qu’amoindri et l’amateur ne trouvera que des clichés qui n’ont que peu de réflexion derrière le travail, pour se créer des inspirations. Quand on se perfectionne au fil des décénnies, on ne fait pas que « peser le piton ». On parle d’Art. Et moi, c’est ce qui m’a inspiré toute mon enfance d’essayer de colliger mon oeil à la réflexion des photographes que je suivais dans nos quotidiens.

    Il n’y a là pour moi aucun débat ni argument de la part des protagonistes impliqués pour me démentir. Je cite M. Duperron qui s’est mis le pied à l’étrier avec le propos suivant… Et me donne envie de persister à croire que j’ai bel et bien raison.

    « Nous nous adressons aux lecteurs pour qui ce sera une expérience particulière de voir leurs photos publiées, non pas aux photographes professionnels.

    (…) Mon scoop s’adresse principalement aux lecteurs qui prendront des clichés spontanés dans leur quotidien. On parle ici de manifestations, d’accidents, de météo, de faits divers… »

    Je rappelle la dernière phrase pour souligner que là est la mégarde… C’est le métier de photojournaliste qui est ici décrit, en partie…

    Quel est l’intérêt de M & Mme « Toulemonde » de « rechercher les horreurs du quotidien ». Je vous épargne de me considérer de naïf en suggérant la question dans votre entourage. Cela suggère aux participants qu’ils se forgent un oeil de pro, de photoreporter…

    Alors à d’autres l’écran de fumée SVP.

    Tout ce que je vous accorde est la démarche « 2.0 marketing viral » dont vous allez bénéficier de tout ceci puisque clairement le lectorat va augmenter: on voudra « se voir » publié, se comparer à ce qui est publié et tenter de faire mieux le lendemain (sans compter l’entourage qui félicitera la présence de leurs amis publiés en « suivant leur travail » comme je le faisais des professionnels d’antan). De la main d’oeuvre gratuite.

    On s’en reparle dans 3-5 ans lorsque le chat sera complètement sorti de sac et que vous n’embaucherez plus aucun pro… (sourire assorti)

    Le fait que cette initiative ne touche pas mon créneau me permet tout de même saluer la part naïve de cette initiative, car le plaisir qu’auront les lecteurs à participer, en mon sens de passionné, sera certainement extraordinaire!

    Malheureusement, cela entraîne un autre aspect que je déplore:

    Dommage que ce soit à leurs risques et périls. Vous n’avez certainement pas prévu les « risques légaux » et encore moins: physiques… que vont courir ces individus… (évidemment hors de votre contrôle et certainement prévalu d’un article de loi dans « l’entente »)

    Tout ceci demeurre opposable comme vous l’avez fait du métier écrit. Alors je demeurre en bonne partie d’accord avec votre position et initiative, malgré mes réserves, puisque le « paysage » de l’information n’en fut qu’enrichi et plus « vrai ».

Laisser un commentaire